La paupérisation silencieuse des métiers de transmission

Transmission du yoga

Il y a des vérités que l’on garde longtemps pour soi. Par pudeur. Par peur d’être mal comprise. Par fatigue aussi.

Puis vient un moment où le silence lui-même devient une forme de mensonge.

Voilà plus de vingt-cinq ans que j’enseigne, que je transmets, que je crée. Dix formations de yoga construites depuis zéro, plus de trois cents professeurs formés, des milliers de personnes accompagnées sur trois continents — Afrique, Amérique latine, Europe — dans des pays, des langues et des cultures très différentes les uns des autres.

Et aujourd’hui, je me retrouve à écrire cet article avec un sentiment étrange. Pas l’amertume — non. Quelque chose de plus subtil et de plus sérieux. Une lucidité.

Je me sens de moins en moins à l’aise dans les réseaux sociaux, dans l’injonction permanente à la performance et à la visibilité. Je me sens de moins en moins à l’aise dans une société où la polarisation remplace le dialogue, où les opinions se durcissent au lieu de se nuancer.

Et c’est peut-être précisément de là que vient cette envie d’écrire. Pas pour me plaindre. Mais pour discerner. Pour exercer ce que les textes yogiques appellent vivekala faculté de voir les choses clairement, sans illusion et sans jugement.


Ce que les chiffres révèlent que l’on ne veut pas voir

On entend souvent dire que “l’économie repart”. Depuis 2020, la richesse mondiale a effectivement augmenté — de façon spectaculaire, même. Selon les rapports d’Oxfam, la fortune des milliardaires mondiaux a progressé d’environ 81 % depuis la pandémie, et les cinq hommes les plus riches de la planète ont doublé leur patrimoine sur cette même période. Pendant ce temps, près de cinq milliards de personnes se sont appauvries.

La question n’est donc pas si la richesse existe. Elle existe, en quantités inouïes. La question est : pour qui ?

En Europe, les salaires réels — c’est-à-dire corrigés de l’inflation — ont chuté d’environ 5,1 % en 2022. Et même là où une légère reprise a eu lieu, beaucoup de ménages restent en dessous de leur pouvoir d’achat d’avant pandémie.

Mais voilà ce que ces statistiques ne disent pas directement : quand le pouvoir d’achat baisse, les premières dépenses que les gens réduisent sont la culture, la formation, le bien-être, les pratiques artistiques et les accompagnements humains.

Ce sont précisément les domaines où nous travaillons.


La transformation invisible d’un monde entier de métiers

En France, le nombre de travailleurs indépendants dans les secteurs culturels a explosé : on est passé d’environ 92 000 non-salariés culturels en 2007 à près de 259 000 en 2022. Davantage de professionnels. Davantage de compétences. Davantage de passion investie.

Mais pas davantage de revenus.

Selon l’Observatoire des artistes-auteurs, 75 % des artistes-auteurs gagnent moins de 10 000 euros par an de leurs activités artistiques. Le revenu artistique annuel moyen tournait autour de 7 200 euros en 2023. Pas un SMIC annuel. Et derrière ce chiffre, on trouve souvent des décennies de pratique, des milliers d’heures de formation, un dévouement total.

Le Parlement européen lui-même a alerté sur la précarité structurelle des artistes et des créateurs, demandant un meilleur accès à la protection sociale, aux retraites, aux congés et à des revenus minimums.

Ce n’est pas un ressenti. C’est un fait politique et social reconnu.


Le paradoxe que personne ne veut nommer

Il existe dans les métiers artistiques, pédagogiques et du bien-être une croyance ancienne et tenace :

Si tu aimes ton métier, tu devrais accepter d’être mal payé.

Comme si la passion devait remplacer le salaire. Comme si transmettre était une vocation sacrée qui s’accommodait naturellement de la précarité.

La sociologue Maud Simonet, dans ses travaux sur le travail invisible et gratuit, montre comment le non-paiement est souvent justifié par l’amour du métier, la vocation ou l’engagement. Plus un travail est associé au soin, à la créativité ou à la transmission, plus la société semble trouver normal qu’il soit mal rémunéré.

L’anthropologue David Graeber allait encore plus loin en observant que, paradoxalement, plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est susceptible d’être bien payé. Infirmières, éducateurs, artistes, thérapeutes, professeurs. Les métiers essentiels humainement sont souvent les plus fragilisés économiquement.

Et le sociologue Pierre-Michel Menger a montré que les professions artistiques et créatives sont devenues ce qu’il appelle “le laboratoire du travail de demain” : flexibles, instables, hyperconcurrentielles, portées par la passion plutôt que par la sécurité. Ce que vivent aujourd’hui les artistes, les formateurs et les indépendants du bien-être n’est peut-être pas une anomalie.

C’est peut-être le modèle que le monde du travail contemporain étend progressivement à tout le monde.


Ce que personne ne voit derrière un tarif

Quand une formation coûte 3 000 euros, beaucoup de gens voient 3 000 euros qui vont dans la poche d’un professeur.

La réalité est radicalement différente.

Derrière ce prix, il y a :

  • Les charges sociales et l’URSSAF

  • Les assurances professionnelles

  • Les outils numériques (logiciels, plateformes vidéo, matériel informatique, sites web, outils de newsletters et de communication)

  • Les frais bancaires et les déplacements

  • Les locations de salles

  • Les formations continues et les certifications de qualité

  • Le travail de l’ombre (montage vidéo, préparation pédagogique, suivi individuel des élèves)

  • Les heures invisibles de mails, de corrections, d’accompagnement et le temps administratif qui ne cesse de croître.

Tout cela avant même de se payer soi-même.

Un salarié reçoit des congés payés, une mutuelle, une retraite, une stabilité minimale. Un indépendant doit tout financer seul : sa santé, sa retraite, ses périodes creuses, son matériel, sa propre formation, et parfois même sa visibilité algorithmique.

Être indépendant dans les métiers de transmission, ce n’est plus seulement exercer un métier. C’est gérer une entreprise entière, seul.

Et en France, pour les organismes de formation sérieux, s’ajoute la certification Qualiopi — indispensable, légitime, mais dont le coût oscille entre 1 200 et 4 000 euros selon la structure, sans compter les heures invisibles de préparation aux audits et de mise en conformité permanente.


La surcharge silencieuse de notre époque

Il y a vingt ans, enseigner demandait principalement d’être présent et compétent. Aujourd’hui, il faut aussi filmer, monter des vidéos, publier des contenus régulièrement, répondre partout, entretenir une présence sur plusieurs plateformes, payer des publicités algorithmiques, comprendre le référencement, gérer une newsletter, animer une communauté, et produire en permanence du contenu gratuit juste pour exister dans le flux numérique.

Tout cela est rarement payé.

Byung-Chul Han, philosophe coréen dont la pensée sur l’épuisement contemporain résonne avec une précision presque douloureuse, décrit ainsi notre époque :

“L’exploiteur est devenu soi-même.”

Les indépendants ne sont plus exploités par un patron visible. Ils s’auto-exploitent, toujours produire, toujours publier, toujours répondre, toujours optimiser, dans une course sans ligne d’arrivée.

Et dans les métiers de transmission, cette réalité prend une dimension supplémentaire : le travail émotionnel. Soutenir, écouter, accompagner, rester disponible, contenir les peurs des autres, être présent même quand on est épuisé. Ce travail-là, que la sociologue Arlie Russell Hochschild a nommé le “travail émotionnel”, est presque entièrement invisible dans les bilans comptables.


Ce que les plateformes ne disent pas

Dans la musique aujourd’hui, 1 % des titres captent environ 80 % des revenus du streaming. Ce chiffre n’est pas anecdotique : il décrit la logique même des marchés numériques, qui concentrent la visibilité sur un petit nombre de figures pendant qu’une immense majorité de professionnels sérieux et qualifiés survit difficilement.

Le yoga et le bien-être n’échappent pas à cette logique. Les grandes plateformes, les abonnements low cost, les “accès illimités” à des contenus toujours moins chers ont transformé profondément la perception de la valeur de la transmission. On veut plus de contenu, plus vite, moins cher, avec accompagnement personnalisé en même temps.

Mais humainement et économiquement, cela devient souvent impossible à tenir.

Richard Sennett, sociologue anglais qui a passé sa carrière à étudier la qualité du travail artisanal et ce qu’on perd quand on l’abandonne, écrivait simplement :

“La qualité demande du temps.”

Transmettre profondément demande de la présence, de l’attention, de la durée. Des choses que les algorithmes ne valorisent pas.


Une transformation générationnelle

On demande aujourd’hui aux indépendants des métiers de transmission : plus de diplômes, plus de certifications, plus de professionnalisme, plus de présence numérique, plus de disponibilité, plus de contenu, plus d’adaptation, plus de conformité administrative.

Pour souvent moins de sécurité et moins de revenus réels qu’il y a vingt ans.

Ce n’est pas une impression. Les revenus réels des non-salariés ont diminué en euros constants après la crise sanitaire, selon les données de l’INSEE. Les charges, les obligations et les coûts de fonctionnement ont explosé. Les tarifs, eux, ont souvent stagné — ou les clients ont tout simplement moins de budget qu’avant.

Et cette situation n’est pas seulement française. Elle est européenne, occidentale, structurelle.


Pourquoi j’écris cet article

Je pourrais rester silencieuse. Continuer à travailler, à transmettre, à créer.

Mais cette capacité de discernement — ce viveka que j’enseigne depuis des années — m’oblige à regarder la réalité en face, sans l’habiller de positivité forcée ni la noyer dans la polarisation ambiante.

Je vis dans une époque où les réseaux sociaux amplifient les extrêmes et étouffent les nuances. Où l’on attend que tout le monde ait une “position” tranchée, une “marque personnelle” calculée, un “message” optimisé pour l’algorithme.

Ce que j’ai envie d’offrir, c’est différent. Une pensée lente. Une honnêteté sans performance. Un regard qui accepte la complexité.

Parce que le problème que je décris ici n’est pas seulement le yoga. Ce n’est pas seulement la France, ni même l’Europe. C’est une mutation profonde de la façon dont nos sociétés valorisent — ou cessent de valoriser — les métiers qui prennent soin des êtres humains, qui transmettent la culture, qui maintiennent vivant ce fil invisible entre les générations.

Une société qui ne rémunère plus dignement celles et ceux qui transmettent finit par fragiliser quelque chose de plus profond qu’une profession. Elle fragilise sa propre mémoire. Sa capacité à se reconnaître dans ce qu’elle crée et enseigne.


Ce que je crois

Je ne crois pas que le problème soit le manque de richesse dans le monde. La richesse existe. En quantités que nos ancêtres n’auraient pas imaginées.

Je crois que le problème est la façon dont cette richesse circule — et ce qu’elle décide de valoriser.

Nous vivons dans une économie qui récompense la vitesse, la masse, la rentabilité immédiate et la visibilité algorithmique. Et qui, silencieusement, dévalue tout ce qui est lent, profond, humain et difficile à quantifier.

L’art. La pédagogie. Le soin. La transmission. La culture. Le temps long.

Ce n’est pas une fatalité. Mais c’est un choix collectif que nous n’avons pas encore vraiment décidé de faire autrement.

Et peut-être que la première étape, c’est simplement d’en parler. Clairement. Sans honte. Avec toute la nuance que le sujet mérite.


Rosa Aguilera est professeure de yoga, fondatrice d’un organisme de formation certifié Qualiopi, et transmet depuis plus de vingt-cinq ans sur trois continents.

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